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La crise du livre face à l'IA (et moi qui écris ça avec une IA ouverte dans l'onglet d'à côté)

Photo du rédacteur: Dixie Foucher
Dixie Foucher
23 sept.
3 min de lecture

Commençons par les chiffres. Ils sont têtus, et je suis journaliste avant d'être susceptible.

Au premier trimestre 2026, le marché du livre français a perdu 6,5 % en valeur et près de 7 % en volume. Janvier à −5 %, février à −6 %, mars à −11 %.


Ce n'est plus une variation saisonnière, c'est un toboggan. Et la rentrée littéraire a maigri aussi : 461 romans, en baisse. Nous sommes donc officiellement trop nombreux à écrire pour un public qui, lui, a eu la délicatesse de se raréfier.

Petit robot vintage en métal peint, assis par terre, lisant un livre de poche jaune devant une bibliothèque.
Petit robot vintage en métal peint, assis par terre, lisant un livre de poche jaune devant une bibliothèque.

Retenez bien ceci : tout ça s'est produit sans qu'une IA ait écrit un seul des livres concernés. Personne n'a renoncé à acheter un roman parce qu'une machine en pondait de meilleurs. Les gens ont juste arrêté d'acheter. Entre un roman de 380 pages et trois heures de défilement vertical gratuit, le match est d'une cruauté que je préfère ne pas commenter — d'autant que je le perds moi aussi, à peu près tous les soirs.

Alors quand on me demande si l'IA va tuer la littérature, ma réponse honnête est : elle arrive dans une pièce où ça brûlait déjà, et on lui reproche d'avoir apporté des allumettes.


Le sens de la flèche


Cela dit, il s'est bien passé quelque chose. Anthropic, l'entreprise derrière Claude, a versé 1,5 milliard de dollars pour solder un recours collectif d'écrivains, à partir d'un corpus de centaines de milliers de livres piratés ayant servi à l'entraînement. Apple, Meta, OpenAI, Microsoft et Adobe affrontent des poursuites du même genre. En France, auteurs et éditeurs ont assigné Meta ensemble, dans un élan de solidarité qu'on n'avait pas vu depuis un moment.

Et là, ce qui me trouble n'est pas le montant. C'est le sens de la flèche.

Pour mon premier roman, j'ai payé pour être publiée. Aujourd'hui, on propose de me payer pour avoir été volée. Il m'a fallu un moment pour m'en remettre — et je ne suis pas certaine d'avoir fini.

La question n'est donc plus de savoir si nos livres nourriront des machines. Pour beaucoup, c'est fait. On en est au stade du chiffrage, ce qui est une manière élégante de dire qu'on négocie le prix d'une chose déjà partie.


Et maintenant, la partie gênante


J'écris ce texte avec une IA ouverte dans l'onglet d'à côté.

Elle m'a aidée à rédiger des méta-descriptions, à trancher entre deux adresses de page, et à remettre de l'ordre dans mes idées les soirs où elles partaient toutes en même temps. Écrire une tribune indignée contre l'outil qui m'a trouvé mon slug d'URL relèverait d'un numéro d'équilibriste que je ne me sens pas de tenir jusqu'au bout.

Alors posons la ligne là où elle est vraiment.


Ce qui ne se délègue pas


Une IA écrit un texte correct sur à peu près tout, et plus vite que moi, ce qui est déjà vexant à jeun.

Ce qu'elle ne peut pas faire, c'est avoir vu ce que j'ai vu : le pli de fer à repasser sur le jean d'un monsieur dans une file d'attente, et comprendre en une seconde tout ce que ce pli raconte de sa vie, de sa femme et de ses trente dernières années. Elle en parlera très bien — une fois que je le lui aurai raconté. Mais le remarquer, non. Il aurait fallu faire la queue.

C'est exactement ça, un romancier : quelqu'un qui regarde ce que personne n'a pris la peine de regarder, et qui trouve comment le dire. Le reste — la syntaxe propre, le rythme correct, le vocabulaire varié — une machine le fait déjà très bien. Tant mieux. Ça n'a jamais été le cœur du métier, juste sa plomberie.


Pour celles et ceux que ça concerne concrètement, la SGDL a mis en ligne une plateforme gratuite, ouverte même aux non-adhérents, baptisée Hugo — Victor n'étant plus disponible pour s'indigner en personne. Elle permet de déclarer ses œuvres et d'exercer son droit d'opposition à leur usage pour l'entraînement des IA, en s'appuyant sur la directive européenne de 2019. Une œuvre opposée puis utilisée quand même devient de la contrefaçon. Ce n'est pas une baguette magique, mais c'est déjà mieux que de râler sur Facebook.


Je dis ça, et je vais poster ce texte sur Facebook.

Reste la seule vraie question, celle qui n'a rien à voir avec les machines : est-ce qu'on lit encore ? Si demain une IA écrit un roman meilleur que le mien, ça m'embêtera, je ne vais pas mentir. J'exigerai au minimum qu'elle galère autant que moi à trouver un éditeur. Mais ce qui m'embête déjà aujourd'hui, c'est que plus personne n'ait le temps de lire. Ni son livre, ni le mien.

 
 
 

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